Interview d'Anne-Marie Houdebine "Sur l'activité métalinguistique"
(date à préciser)
Propos recueillis par Evangelia Adamou
L'activité
métalinguistique est-elle un phénomène universel
?
Oui je crois qu'on peut considérer qu'il en est ainsi
puisque même dans les langues à tradition orale on la
repère; c'est Martine Delahaye, comme j'ai souvent dit, qui
m'a éclairée sur ce point. Travaillant sur le tehuelche
- langue orale dont ne subsistaient que quelques locuteurs - à
l'aide de cassettes audio elle a relevé des remarques d'ordre
normatif-prescriptif chez ces locuteurs. Ce qui m'a autorisé à
parler de l'universalité de l'Imaginaire linguistique,
activité de "regard sur la langue", de "mise à
distance" des fonctions référentielle (comme dit
Jakobson) ou communicationnelle (Martinet) ou encore symbolique.
Jusqu'alors je pensais que cette activité était due à
la mise à distance qu'opéraient l'écrit et la
prescriptivité afférente. Au fond je véhiculais
à mon insu une sorte de scripto-centrisme ou grapho-centrisme
!
Ce regard sur la langue ou "mise à distance"
constitue le premier palier de ce qu'il est convenu d'appeler
fonction méta, donc métalinguistique ou comme dit
Culioli épilinguistique.
Quelles sont les formes que
prend ce discours métalinguistique dans les langues à
tradition orale ?
Ce sont des commentaires sur
les énoncés d'autrui, moins techniques que les tests de
prescriptivité sociolinguistique tels que Labov les a
inaugurés mais très proche de ce qu'on relève en
dialectologie ou lors d'études sur les parlers régionaux,
la culpabilité en moins eu égard à une langue
dominante; car les locuteurs peuvent être fiers de leur langue
: c'est la meilleure, la plus juste ... J'ai relevé un tel
exemple dans un ouvrage qui traitait des langues du Guatemala (cité
dans "Parodie et identité") : une vieille femme
disait à l'anthropologue attentif qu'un jour le monde entier
parlerait la langue qu'elle parlait car c'était la plus juste,
la plus belle; et elle avançait une preuve : n'était-il
pas venu lui-même de si loin pour l'étudier.
Donc
vous voyez ce sont toujours des logiques et des rationalisations
proches, normatives : remarques sur le fonctionnement même de
la langue, interne ou social : "on dit comme ça" ou
"on ne dit pas comme ça" avec ambiguïté
quant au niveau atteint sauf si un indice précis est donné,
phonique ou syntaxique ou lexical. Ce dernier cas étant plus
rare, pourtant il existe car c'est aussi sur des cas de non
compréhension que peut se manifester cette "mise à
distance" de l'énoncé, ce "regard" sur
l'énoncé; ce qui alors vient réaffirmer
l'importance de la communication par le fait de l'intercompréhension.
C'est la question du mot "juste" propre au contrat
linguistique (à la convention), malgré l'arbitraire ou
l'immotivation des signes.
Mais surtout ce sont des remarques
d'ordre fictif et prescriptif qui viennent moquer le discours de
l'autre ou même regretter l'ancienne façon de dire,
tenue pour "meilleure". Cela même dans les langues
uniquement orales puisque le locuteur de Martine Delahaye relevait
que l'autre locuteur de tehuelche n'utilisait pas le "vrai"
tehuelche. Et alors qu'était-ce à dire ? Le sien ? Une
autre forme phonétique, locale, une plus archaïque ou
l'inverse ? Il s'agit bien du fondement de ce qui va faire
métalangage et fonction métalinguistique mais je ne
connaissais pas le terme de Culioli, peu usité dans ces
années-là, je parle des années 75-80, d'où
mon terme d'Imaginaire linguistique. Mais puisque celui
d'épilinguistique s'est vulgarisé pourquoi ne pas
l'utiliser, comme activité cognitive préparant
l'activité métalinguistique ?
Justement la proposition d'Antoine Culioli de distinguer entre une activité métalinguistique et une activité épilinguistique a été reprise par de nombreux chercheurs. Quelle est votre approche concernant cette distinction ? Quels sont les critères qu'on peut adopter pour distinguer entre l'activité métalinguistique et épilinguistique ?
Comme je viens de vous dire, je ne connaissais pas cette notion
quand j'ai proposé celle d'Imaginaire linguistique, mon
intérêt étant d'ailleurs moins l'étude de
cette capacité ou fonction en tant que telle que de ses effets
possibles sur la dynamique linguistique quand il y a prise de
conscience par le locuteur d'une différence entre ce qu'il dit
et que les autres disent, et qu'en plus il émet, disons, des
jugements de valeur sur les énoncés produits, les siens
ou les autres. Ce qui me rapproche des travaux menés à
la même époque par Labov et sa notion d'insécurité
linguistique plus que de ceux de Culioli. D'ailleurs il me semble que
ces notions : capacité ou activité épilinguistique
et imaginaire linguistique ne recouvrent pas de façon
identique les objectifs qu'on leur assigne dans la théorie ou
la description.
Il me semble, mais peut être vaudrait-il
mieux interroger Culioli, que l'épilinguistique chez lui
concerne l'activité cognitive et permet l'acquisition et le
développement linguistique. L'imaginaire linguistique est tout
aussi subjectif mais déjà aussi social, puisqu'il met
en scène et le regard du sujet et l'écoute du groupe ou
le fantasme de la langue légitimée, sinon légitime
pour suivre Bourdieu, que je ne suis pas tout à fait comme
vous savez puisque je préfère dire légitimation
sociale ou registre de langue légitimé plus que langue
légitime.
Pourtant, pour revenir à Culioli, mettre
l'accent sur cette capacité ou activité
épilinguistique, c'est-à-dire métalinguistique,
est intéressant d'un point de vue anthropologique. J'en
parlais samedi dernier avec un anthropologue Pascal Picq et nous
tombions d'accord que c'est une capacité / activité
fondamentale de l'humain que la fonction méta, car les grands
singes qu'ils étudient sont des êtres sociaux qui
possèdent la fonction symbolique et celle de communication,
mais pas la fonction méta, celle qui, à mon avis, régit
la fonction métalinguistique et la fonction poétique.
Je
voudrais en effet subsumer ces fonctions jakobsoniennes dans celle
que je viens d'appeler fonction méta ou de mise à
distance de l'activité communicationnelle ou symbolique.
En
effet c'est elle qui permet à l'enfant de s'interroger sur la
fonction symbolique : pourquoi on dit ça comme ça
(c'est le Cratyle chez tous même si un peu moins élaboré
!); tout se passant comme si on pouvait suspendre l'imposition
linguistique et sa "carte forcée du signe" (comme
dit Saussure).
C'est elle, la fonction méta qui fait
apparaître les discussions sur la motivation ou l'immotivation
du signe et même la mise au jour spectaculaire saussurienne
admirable et toujours controversée de l'arbitraire Sa /Sé,
donc la fonction symbolique des langues ; c'est elle aussi qui
concerne le jeu avec le Sa (la fonction poétique chez
Jakobson) où opère comme un suspens référentiel
ou communicationnel : on joue avec les mots, on les regarde, on en
jubile dans une régression infantile. Je dis régression
car c'est ainsi que les enfants entrent et s'accrochent à,
dans une langue, d'abord en jouant avec les syllabes, les sons, les
mots. Quand ils appellent - au premier âge, les sons de toutes
les langues peuvent leur servir. Ce sont des barbaros pas encore dans
la langue qu'ils parleront, celle qui sera leur première
langue, dite maternelle en français alors qu'elle peut être
faite de plusieurs entendues. Mais cela c'est une autre question....
A votre avis une distinction
entre un discours métalinguistique et un discours
épilinguistique est-elle utile ?
Personnellement puis-je l'avouer je m'en fiche un peu. Mais peut être est-ce utile de repérer cette activité et de voir que son énonciation est plus ou moins outillée comme vous l'avez très bien fait dans votre thèse.
Comment en effet peut on distinguer ces discours ? Est-ce en fonction de l'identité des locuteurs ou de critères formels sur ce qui est dit : on trouvera des chercheurs qui énoncent un discours subjectif et des locuteurs qui reprennent un discours institutionnel approximatif. Alors que pensez-vous de la distinction entre le discours métalinguistique des sujets parlants et celui des scientifiques ?
Il ne me paraît pas justifié de considérer que
c'est selon l'interlocuteur qu'on peut dire que l'énoncé
de sa fonction méta, autrement dit son métalangage va
être d'un ordre épi- ou métalinguistique. Il est
toujours métalinguistique, sauf que son métalangage
peut être technique, celui d'une science telle la linguistique;
ce sera sans doute celui des linguistes mais pas toujours: eux aussi
utilisent clair, correct etc. comme les autres. Ou bien ce peut être
un discours plus quotidien.
Donc ce n'est qu'à partir des
énoncés - et non de l'énonciateur - comme vous
avez montré dans votre travail de doctorat que l'on pourrait
opérer une distinction et dégager son utilité.
D'autant que, comme vous venez de le montrer, la confusion des
registres est observable!
De ce fait pas besoin de faire la
distinction entre le discours métalinguistique des sujets
parlants et celui des scientifiques, il s'agit toujours de mise à
distance, de fonction méta et partant de métalangage.
Votre
question amorce en effet celle, complexe, de ce qu'on appelle
métalangage, du scientifique - on le lui reconnaît - ou
du non scientifique.
Mais qu'est-ce qu'un métalangage ?
Dire morphème, monème ? Syntaxe, mais non "les
mots du jour" opposés aux "mots de la nuit"
comme on trouve dans une grammaire indienne ? Et même regardez
un terme technique comme bilabial, il est tout simplement descriptif
: deux lèvres, et que dire de sourd, sonore ? Du coup
rebaptisé non voisé - voisé plus précis ?
Ou plutôt plus cohérent en termes articulatoires. Et
quand quelqu'un dit "avec le bout de la langue" est-ce
réellement différent d'apical ? Métalangage
technique dont se moque Molière dans Le Bourgeois Gentilhomme,
celui du phonéticien le plus avancé de son époque
Cordemoy (beau Sa comme nom propre pour un phonéticien
articulatoire non?) comme il se moque de celui des médecins
!
Donc peut être qu'il n'y a qu'un métalangage
parlant grec ou latin ou langue circulante française plus
quotidienne, comme vous l'avez étudiée pour une
désignation telle que phytopathologue, phytorinaire ou médecin
des plantes.
Bref, soutenant la fonction méta, je peux
avancer qu'il n'existe qu'un métalangage qu'il soit outillé
techniquement ou non.
Vous voyez que j'ai des doutes quant à
l'intérêt de cette distinction. Je crois que je finirais
pas me retrouver sur les mêmes positions qu'Hagège,
fonction métalinguistique, métalangage, ça
suffit.
Mais si vous voulez sauver cette distinction en en montrant l'intérêt pourquoi pas ! L'important n'est pas de multiplier les termes mais de clarifier la pensée, de la préciser et parfois cela se fait en utilisant deux termes au lieu d'un ; donc à vous de juger et de jouer !
Quel est l'intérêt
d'étudier l'activité métalinguistique dans une
perspective de linguistique générale ?
A dire vrai telle que la question est posée je n'en sais
rien; je ne saurais vous répondre qu'en repartant dans le
cadre théorique que j'ai élaboré sur les traces
de la théorie synchronique dynamique d'André Martinet,
à savoir celui de l'Imaginaire linguistique : chercher à
comprendre la dynamique linguistique en ne se contentant pas de la
décrire mais en tentant de l'expliquer; comme le notait
Martinet dans Economie des changements phonétiques dans un
paragraphe exemplaire sur description et explication.
Ce qui
invite à travailler les causalités internes et
externes, systémiques et sociales. Dans ce cadre ce que font
les sujets parlants et ce qu'ils croient faire, ce qu'ils s'imaginent
qu'ils disent ou qu'il faudrait dire ont peut être - prudence
oblige - une influence su' l'évolution linguistique. Influence
parfois repérée en termes de causalités sociales
qu'il s'agisse d'invention lexicale (de désignations
nouvelles) ou de tournure en voie de figement. Mais pour celle-ci
comme pour celle-là il a fallu un locuteur ou une locutrice et
que son message fasse imposition, convention - Bréal dans son
Essai de sémantique aborde un peu de telles questions (celle
de l'influence des locuteurs dans l'évolution avec des raisons
disons plutôt psychologiques).
Bref c'est bien une question
à aborder. Après tout la loi d'économie, loi du
moindre effort peut être formulée en termes corporels
(articulatoires, physiologiques) ou plus psychiques non ? Sans
chercher des lois psychiques, j'ai pu remarquer que les sujets
parlants repéraient certains traits de parole (lexicaux,
phonologiques, phonétiques) chez les autres qu'ils
qualifiaient. Parfois ces traits indexants étaient le fait
d'un discours normatif-prescriptif existant qu'ils retrouvaient
(exemple de é-è, souvent décrit, de pallier à,
etc.); discours scolaires ou autres, académique par exemple
(je songe là à la féminisation des noms de
métiers). Or certains traits indexants, dégagés
par les analyses des linguistes, n'étaient eux pas repérés.
Là je songe aux travaux sur -ing réalisé avec
nasale, nasale palatale ou nasale vélaire, montrant que ces
variations constituaient des traits identificatoires régionaux
ou générationnels. Voilà la phonostylistique de
Troubetzkoy ou Pierre Léon ! Or les traits stigmatisés
sont évités, les traits valorisés par le
discours scolaire au contraire s'implante : je l'ai montré
pour l'acquisition de l'opposition é-è construisant
même comme j'ai dit dans le doctorat une "norme à
rebours", jusque chez les enseignants (ce que l'on a désigné
par hypercorrection). De tels phénomènes ont toujours
été relevés par les descripteurs, mais on
n'interrogeait pas pour autant les sujets. J'ai pensé - et
c'était dans l'air du temps sociolinguistique - que cela
pouvait être intéressants de comparer nos propres
descriptions (étude des productions) et ce que disaient les
sujets parlants (leurs évaluations comme dit Labov); donc de
traiter leurs discours évaluatifs, ou leurs attitudes ou leurs
représentations comme on dit encore comme des causalités,
dans le cadre des causalités. J'ai même écrit que
je ne savais les dire ni internes ni externes, dans la mesure où
un sujet parlant est un sujet historique et social et un être
singulier à identité singulière et plurielle, à
identification multiple, toujours tissé de discours
plurivoques.
En tant qu'être historique et social on
pourrait donc ranger ses discours comme des causalités
externes (causalités sociales) ce qu'indique l'usage du terme
de représentation sociale chez certains de nos collègues.
En tant qu'être singulier, avec une histoire singulière
lui permettant de se détacher de son groupe de naissance ou au
contraire de s'y engluer dans un communautarisme féroce mais
identitaire - je songe alors à d'autres imaginaires moins
linguistiques que vestimentaires ! - il développe une parole
singulière : notre fameuse notion d'idiolecte. Alors
est-ce qu'un idiolecte influence la dynamique linguistique ? Oui ?
Non ? Uniquement en devenant conventionnel, c'est-à-dire
repris par d'autres, s'imposant ? Sans doute, sans aucun doute cela
est la condition. Mais ça se fait non ? Je me souviens d'un
cours sur le terme fauve, devenu adjectif à cause de, grâce
à Hugo. Là on pouvait faire origine. La plupart du
temps on ne peut pas. Qui a dit ou écrit écrivaine le
premier, la première ? Nouvelle vague on sait aussi (F. Giroud
dit-on). Souvent on n'en sait rien et ce n'est pas vraiment une
question linguistique et pourtant si ; non seulement décrire
est important mais aussi expliquer et même prédire une
évolution n'est-ce pas une vraie question de linguistique
générale ?